Nadine Labaki : “La guerre aussi peut devenir une routine”

C’est une très belle femme, attentive et inquiète de bien faire, qui me reçoit à l’hôtel de l’Abbaye où elle enchaîne les interviews pour la sortie de son prochain film : Et maintenant, on va où ?

En salles le 14 septembre.

Entre Caramel et Et maintenant, on va où ? vous êtes devenue mère et il règne un mélange de drôle et de drame. La maternité a-t-elle changé votre vision du cinéma et du monde ?

- Oui, je n’aurais pas écrit le même film si je n’étais pas devenue mère. J’ai appris que j’attendais un enfant le 7 mai 2008, un jour où Beyrouth avait repris le visage de la guerre. Je réfléchissais à mon prochain film avec mon co-scénariste Jihad Hojeily, et je me suis soudain demandé, en tant que mère et si mon fils était né, combien je serais allée loin pour l’empêcher de prendre les armes.

Cela n’a-t-il pas été extrêmement douloureux de filmer la scène où Takla cache le corps de Nassim, son jeune fils tué par des balles musulmanes dans le puits, pour ne pas attiser la haine ?

- J’ai pensé à toutes les mères que j’ai vues souffrir à cause de le perte d’un enfant pendant la guerre. Ces mères qui s’arrachent les cheveux, les habits, se roulent par terre pour exprimer cette injustice. C’est un hommage à ces femmes, et même une fascination. Takla fait un sacrifice extrême pour protéger le reste de sa famille et son autre fils.

Dans le film, l’unique télévision du village a du mal à rester en place, les câbles sont difficiles à relier, la radio est de travers, le pont est coupé… Autant de métaphores d’une communication rompue ?

- C’est une critique de l’information qui vient de l’extérieur pour troubler une paix intérieure, un semblant de paix intérieure. Je m’interroge sur ce phénomène humain qui consiste à intégrer un conflit extérieur. Dans mon film, c’est entre deux religions, mais cela aurait pu être entre les supporters de deux équipes de foot. Tenez, quand il y a un accident de voiture dans la rue, déjà les gens se divisent pour commenter. Pourquoi ?

Comme tous les Libanais, vous avez vécu la guerre du Liban dans votre chair, racontez-nous vos blessures.

- J’ai le souvenir d’être souvent restée enfermée pendant plusieurs jours dans un même endroit, dans un quotidien démuni de vie. Même la guerre peut inventer des routines ! Aujourd’hui, la routine me tue. C’est pour ça que je la fuis. Je m’invente des excuses pour changer le décor de ma chambre, de ma maison, de changer de maison… Cette routine que j’ai connue de vivre au rythme de de la descente aux abris, au rythme des nouvelles, est atroce. Ces images de femmes qui expriment la perte d’un mari ou d’un fils de manière très violente… Le cinéma m’a permis à l’époque d’échapper à ça, de regarder des films toute la journée. J’en ai retenu des images, des plans, des sensations. Mais je ne suis pas cinéphile, je ne retiens pas le nom des films.

L’histoire d’amour platonique et impossible entre Rabih, le musulman, et Amale, la chrétienne que vous interprétez vous-même, est-elle autobiographique ?

- Non, mais elle est tirée de choses que j’ai entendues, des complications à vivre des amours à l’extérieur de sa communauté, des familles qui empêchent, des douleurs… Cela reste un grand tabou au Liban.

Il y a des femmes très drôles dans votre film, comme cette mamma qui chausse du 43… Mais surtout, le personnage d’Yvonne, double burlesque de l’héroïne tragique Takla, est insensé ! Comment vous est-elle venue dans la tête ?

- Yvonne, qui s’appelle vraiment comme ça (elle joue le rôle de la femme du maire déjantée et shootée aux psychotropes, ndlr) n’est pas une actrice professionnelle. Quand je suis arrivée au village, elle nous a accueillis chaleureusement et j’ai eu un coup de coeur, je l’ai convaincue de jouer. C’est un mix entre plusieurs femmes mûres de la famille, des voisines, des tantes… Elle a aussi perdu un fils, dans le film.

La danse, la musique et le chant sont également très importants dans votre film, ils évoquent un peu au spectateur la comédie musicale des films égyptiens. Mais pour vous, que représentent-ils ?

- C’était important pour donner un aspect conte au film. Car au Liban, on a tendance à relier  à la réalité, à chercher de quel village il s’agit exactement. Je voulais faire quelque chose d’universel. J’adore aussi les comédies musicales, j’ai exploré ça avec de petits moments musicaux. Débutante, pour travailler, j’avais tourné des clips (pour de célèbres chanteuses du Moyen-Orient, ndlr). C’est mon mari, Khaled Mouzanar, qui compose la musique de mes films. Il est exceptionnel dans sa manière de saisir l’air qui va aller avec les scènes que j’imagine. Les paroles des chansons sont de Tania Saleh, une amie talentueuse.

Tout votre film est soutenu par des symétries inverses incroyables, il est très finement construit, c’est même un chef d’oeuvre de construction, à commencer par la scène du début, et jusqu’à l’inversion finale de la scène de fin. Êtes-vous devenue une architecte en cinéma ?

- Les choses prennent leur place un peu naturellement. C’est instinctif. Au début, je n’analyse pas trop. De plus, nous sommes trois à écrire : il y a Jihad, mais il y a aussi Rodney Al Haddad. L’architecture se met en place toute seule, la boucle est bouclée avec sa propre logique.

Dans le film, côté masculin, les seuls pacifistes sont les enfants et les religieux, tandis que les femmes sont toutes pacifistes et solidaires… Sauf quand il s’agit de se disputer la teinture chez l’épicier ! Vous pensez que les femmes n’incitent pas à la guerre ?

- Les femmes règlent leurs problèmes d’une autre manière, une mère n’inciterait pas à la guerre, c’est contre la nature humaine. Il y a des exceptions, mais, qu’on le veuille ou non, ce ne sont pas les femmes qui font ça !

A un moment, pour calmer l’agressivité de leurs maris, les femmes leur envoient les filles blondes et légères du Club Paradise, et leur font manger des gâteaux de haschich. La frustration sexuelle serait une part importante dans l’agressivité des hommes ?

- Peut-être, car nous vivons dans des régions où la liberté sexuelle est compliquée. Les frustrations, je ne sais pas si ça rend la violence plus facile ou normale. Les femmes du film ont réfléchi de façon instinctive, elles se sont demandé «Qu’est-ce qui pourrait les distraire ? » Eh bien, c’est l’étrangère qui a des choses qu’on ne voit pas chez eux.

Arriver en sélection officielle à Cannes, ça a dû faire plaisir à votre mère, non ?

- Oui, d’autant que mes films sont des entreprises familiales ! L’idée du sacrifice de la mère vient de ma propre mère, elle a d’ailleurs gradé mon fils pendant tout le tournage. Et mon père est mon admirateur numéro un ! Il adore l’image, c’est lui qui m’a donné l’envie de raconter des histoires ! Mes parents nous ont toujours encouragées dans nos voies, ma soeur Caroline et moi. Ma soeur fait d’ailleurs les costumes et joue le rôle de Aida, la femme d’Aissam, le frère aîné de Nassim, dans mon film.

Et Nadine Labaki, maintenant, elle va où ?

- Qui sait où l’on va, personne n’a la réponse. Quand on croit qu’on l’a, elle nous échappe de nouveau. Tout ce que je sais, c’est que maintenant, mentalement, j’ai hâte de rentrer voir mon fils au Liban. Il me reste cinq jours.

Et maintenant, on va où ? Un film de Nadine Labaki

Une coproduction France (Anne-Dominique Toussaint)-Liban-Italie-Egypte

Distribution Pathé

Sélection Officielle «Un Certain Regard» au Festival de Cannes 2011

Sortie le 14 septembre 2011

Durée : 1h40

Interview IB publiée dans Gazelle Septembre-Octobre

11 septembre, 2011. Mots-clefs : , , . Copinage.

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